Julien Bengué
Essai4 JUIN 202630 min de lecture
Ce que le mot souveraineté empêche de voir

Ce que le mot souveraineté empêche de voir

Compute, capital, norme, cognition : la grille d'une souveraineté qui ne dit pas son nom. Réflexions sur la révocabilité technologique et stratégique.

J'ai regardé l'audition d'Arthur Mensch deux fois. La première, en direct le 12 mai, pour saisir ce qui se disait. La seconde, une semaine plus tard, pour comprendre ce qui me gênait dans le commentaire qu'elle avait déclenché. J'avais pour projet de traiter le sujet de la souveraineté technologique mais je ne pensais pas que l'actualité me fournirait ce prétexte idéal : une audition d'1h30 devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique. Les commentaires publics partout en ligne disent à peu près tous la même chose : l'Europe est en retard, il lui faut un champion, il faut alléger la régulation, il faut financer vite.

Quinze jours plus tard, le 28 mai, Mistral organise son AI Now Summit au Carrousel du Louvre et annonce, entre autre, un site d'inférence de 10 mégawatts aux Ulis dont le communiqué officiel précise qu'il vise à « address compute supply chain risks by providing direct control over capacity ». La revendication tient en quatre mots, repris tels quels par l'entreprise : « full-stack AI solutions ». Mistral ne se positionne plus comme un laboratoire de modèles, mais comme un opérateur de chaîne complète. Là, c'est l'acclamation générale.

Cet unanimisme aurait dû alerter. Un sujet sur lequel tout le monde tombe d'accord aussi vite est rarement un sujet qu'on a bien posé. J'ai mis quelques jours à chercher et comprendre ce qui posait question épistémologiquement. Le piège est dans le mot : « souveraineté ». Tout le monde dit souveraineté, tout le monde pense indépendance, et les deux ne désignent pas tout à fait la même chose.

Je crois que le mot souveraineté ne devient utile qu'à une condition : qu'on puisse mesurer ce qu'il désigne. Cette mesure n'est ni le drapeau du fournisseur, ni la localisation du datacenter, ni le montant investi. C'est la révocabilité. Combien de temps une dépendance reste-t-elle réversible, à quelles conditions, à quel coût. Mais avant d'y venir, il faut commencer par démêler le mot lui-même.

Souveraineté ou indépendance ?

Au milieu de l'audition, Mensch a proposé un chiffre. La consommation d'IA des employés de Mistral représente 10 % de la masse salariale. Extrapolé à toute l'Europe à horizon trois ou quatre ans, cela ferait environ 1 000 milliards d'euros par an qui partiraient en déficit commercial si cette IA est consommée chez des acteurs extra-européens[1].

Le chiffre m'a sauté aux yeux comme il a sauté aux yeux de la presse. Il vient du patron de Mistral qui décrit le marché que son entreprise adresse, et il a intérêt à ce qu'il paraisse vaste, évidemment. Il s'agit d'une projection à plusieurs années faite à partir d'un cas extrême : Mistral est producteur d'IA, donc utilisateur intensif et ses équipes en particulier. Le solde courant français en 2024 était excédentaire de 2,7 milliards, après deux années de déficit à 29 et 37 milliards. L'excédent des services à lui seul atteignait 56,5 milliards[2]. La balance commerciale française n'a jamais vu passer 1 000 milliards de quoi que ce soit mais il faut avouer que de placer « un trillion » en commission d'enquête parlementaire, ça le fait.

L'exercice ne consiste ni à gober le chiffre ni à le rejeter. Même rétréci des trois quarts, il garde toute sa puissance. L'Europe et la France parlent de souveraineté depuis quelques années en conséquence des pénuries de pétrole et gaz inhérents aux conflits géopolitiques récents avec des traductions législatives et économiques. Pendant ce temps, sur l'IA et le compute, la valeur économique sort du continent, mesurable, vérifiable sans que personne ne s'en préoccupe. J'ai voulu m'y intéresser de plus près.

Indépendance, souveraineté : deux mots, deux réalités

Le débat confond trois choses, et les emploie comme si elles n'en faisaient qu'une.

  • L'indépendance, c'est tout produire soi-même : son modèle, ses puces, son cloud, son énergie.
  • La souveraineté, c'est choisir ses dépendances en connaissance de cause, et garder la main sur ce choix dans le temps.

Cette distinction n'a rien de personnel : les institutions européennes elles-mêmes peinent à la trancher. La directrice générale du Commerce à la Commission, Sabine Weyand, parle de souveraineté comme de « la capacité à défendre et à poursuivre ses intérêts, non pas seul, mais sans dépendances indésirables et sans contraintes excessives »[3]. C'est précisément l'idée de dépendances choisies. Mais aucune définition officielle stabilisée n'existe, et en novembre 2025, le Cigref appelait encore publiquement à « s'accorder sur une définition commune du concept de souveraineté numérique ». Le mot est utilisé, le mot n'est pas défini et alimente le débat depuis dix ans[4].

Mensch, justement, s'inscrit en juste : « Il faut arrêter de penser à la souveraineté comme un isolationnisme. Il faut y penser comme un sujet de levier ». La phrase est dans ses propos liminaires. Elle est intéressante et je l'ai relevée en regardant la première fois. La traduction qui en a été faite un peu facilement ressemble à une revendication d'indépendance. Les députés ont demandé comment protéger Mistral d'un rachat américain, la presse a titré sur le champion national menacé. La distinction que Mensch posait dans sa première minute a disparu dans tout le commentaire qui a suivi.

Ce ne sont pas des nuances de vocabulaire. L'indépendance technologique totale n'est pas un objectif réaliste pour une économie ouverte de la taille de la France, ni même de l'Europe. Aucune ne produit seule l'intégralité de sa chaîne. Poursuivie comme un absolu, l'indépendance mène au repli, au retard et à la dépense sans fin. La souveraineté, elle, est atteignable. Mais elle demande qu'on cesse de la confondre avec l'indépendance.

Nucléaire français : la souveraineté n'a jamais été l'autarcie

On cite souvent le nucléaire français comme la preuve qu'un pays peut conquérir sa pleine autonomie stratégique. J'ai eu le réflexe moi aussi, puis j'ai regardé en détail et tout démontre l'inverse.

La France n'a jamais été indépendante en matière nucléaire car elle n'a pratiquement pas d'uranium sur son sol. En 2023, quatre pays comptaient pour 98 % des importations françaises d'uranium naturel en valeur : le Kazakhstan, la Namibie, le Niger et l'Australie[5]. La diversification était délibérée, le portefeuille géré, mais aucun de ces pays n'est la France. Et la dépendance, même répartie, reste une dépendance. Sur l'uranium enrichi, près de 20 % des importations françaises viennent encore de Russie[6], et oui...

Ce que la France a construit, ce n'est pas l'autarcie. C'est la maîtrise du cycle enrichissement, conception des réacteurs, exploitation du parc et retraitement du combustible. Et c'est la diversification délibérée des fournisseurs, pour qu'aucun ne puisse, seul, fermer le robinet. Le modèle énergétique qu'on brandit comme une victoire de souveraineté est un arbitrage de dépendances assumées. La France a décidé sur quoi elle dépendrait, de qui, et ce qu'elle exigeait en retour.

Et ce parallèle, Mensch ne le subit pas, il le pose lui-même. Devant les députés, il a refusé d'assimiler l'IA à un service logiciel : « on transforme des électrons en token ». Cadrer ainsi l'IA, c'est la rapprocher d'une industrie lourde, avec ses externalités physiques et son cycle de capitaux massifs, plutôt que d'un logiciel d'entreprise. Et donc la traiter comme on a traité le nucléaire, en arbitrant des dépendances de matière première.

En faisant ce parallèle je me suis demandé si ne pourrions pas traduire ce schéma pour la chaîne de valeur de l'IA ? La France a su, pour le nucléaire, identifier ce sur quoi dépendre, de qui, et ce qu'elle exigeait en retour. Pour l'IA, je ne vois rien de tel, j'ai donc voulu pousser le raisonnement.

Décomposer le compute IA en couches

Le mot souveraineté ne dira pas ce qu'il recouvre tant qu'on reste à son niveau. Pour comprendre ce que Mensch a vraiment défendu devant les députés, j'ai essayé de décomposer le compute en plusieurs couches, parce que chacune obéit à des règles différentes. Ce sont quatre dépendances distinctes, qui ne se mesurent pas de la même manière. On ne révoque pas un contrat d'énergie comme on révoque un abonnement à un modèle.

Il demande seulement de poser cinq questions simples sur chaque couche : qui possède ? qui finance ? qui peut couper ? qui administre ? qui capte la marge ? Une dépendance ne devient pas stratégique seulement parce qu'un fournisseur possède l'actif, elle le devient quand un même acteur tient plusieurs de ces leviers à la fois.

Posséder, accéder, engager : trois manières de tenir du compute

Une analogie immobilière m'a aidé à clarifier. Une entreprise qui a besoin de bureaux a le choix entre trois formules. Elle peut acheter son immeuble (capital immobilisé, contrôle total, mais lent à mettre en place). Elle peut louer des plateaux dans une tour gérée par quelqu'un d'autre (souplesse maximale, charges récurrentes, mais elle dépend entièrement du bailleur). Ou elle peut signer un bail très long sur un plateau qu'elle aménage elle-même sans jamais en devenir propriétaire (elle s'engage pour quinze ans, contrôle l'usage, mais l'actif reste à un tiers).

Le compute IA fonctionne à l'identique.

Construire en propre, c'est la voie Mistral. On lève la dette, on achète le terrain, on raccorde au réseau, on installe les GPU. L'immobilisation est lourde, le délai de déploiement long, mais on contrôle physiquement l'infrastructure. Bruyères-le-Châtel ouvre au deuxième trimestre 2026 avec 44 mégawatts, financé par 830 millions de dollars de dette levée le 30 mars 2026, peuplé de 13 800 GPU NVIDIA GB300[7]. La construction en propre existe, mais elle reste modeste à l'échelle mondiale.

Louer chez les hyperscalers, c'est la voie Anthropic. L'entreprise ne possède aucun data center. Elle accède à des dizaines de gigawatts de capacité via AWS Trainium et Google Cloud, deux fournisseurs qui sont aussi ses actionnaires[8]. Il n'y a donc pas d'immobilisation comptable et donne la possibilité d'une scalabilité quasi instantanée mais crée une dépendance contractuelle complète.

Engager sans posséder, c'est ce que fait OpenAI avec Stargate. Les 500 milliards de dollars annoncés n'achètent pas de data centers à OpenAI. Ils financent des engagements long terme avec Oracle et CoreWeave, qui construisent et opèrent l'infrastructure[9]. OpenAI immobilise comptablement l'engagement, mais ne possède pas l'actif physique. C'est la position la plus inconfortable comptablement (la dette est portée par le client), la plus puissante stratégiquement (l'engagement bloque la capacité pour soi seul), et la plus opaque pour l'observateur (les chiffres ne disent pas qui possède quoi).

J'ai été surpris par le raccourci choisi par Mensch sur « la capacité d'un labo IA » mesurée en Gigawatt. C'est intéressant, mais mesurer en gigawatts seul me semble trompeur, il faut distinguer capacité possédée, capacité accédée, capacité engagée.

C'est ce qui rend le débat français inopérant : il agglomère deux définitions qui ne se confondent pas, celle de la souveraineté et celle de la capacité IA. Quand un commentateur compare Mistral à OpenAI sur la base d'un comptage en gigawatts, il compare deux ordres de réalité différents. Mistral possède quelques dizaines de mégawatts qu'il contrôle physiquement. OpenAI engage des dizaines de gigawatts qu'il ne possède pas.

Le financement circulaire fournisseur-actionnaire

En creusant les acteurs, j'ai retrouvé un pattern connu structurant, moins visible que les chiffres bruts, qui vaut pour les trois modèles : le financement circulaire. Un fournisseur investit chez son acheteur, l'acheteur lui rachète ce qu'il vient de recevoir comme financement et le deal renforce la valorisation des deux côtés.

Les chiffres sont publics.

NVIDIA a annoncé un partenariat à 100 milliards de dollars avec OpenAI en septembre 2025, structuré comme une participation au capital combinée à un engagement d'achat de GPU sur la décennie[10]. AWS et Anthropic cumulent 33 milliards d'engagements croisés (8 milliards en première tranche, 25 milliards en seconde), où Amazon est à la fois investisseur et fournisseur cloud quasi exclusif. ASML est entré au capital de Mistral le 9 septembre 2025 pour 1,3 milliard d'euros, prenant la tête de la Series C totale de 1,7 milliard et acquérant 11 % du capital fully diluted, son directeur financier Roger Dassen rejoignant au passage le Comité stratégique[11]. Et cette opération s'est faite alors même que Mistral dépend de NVIDIA pour ses GPU, et que NVIDIA dépend d'ASML pour la lithographie de ses puces. La même Series C a vu NVIDIA participer aux côtés d'ASML.

Mistral a annoncé le 30 mars 2026 une dette de 830 millions de dollars pour acheter 13 800 GPU NVIDIA Grace Blackwell destinés à Bruyères. Le consortium est intégralement européen, à un partenaire japonais près : BPI, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, HSBC, La Banque Postale, MUFG, Natixis CIB. Sept banques. Les machines sont américaines. Andreessen Horowitz et General Catalyst, deux fonds de la Silicon Valley, ont mené les premières grandes levées[12]. ASML, néerlandais, est au capital pour 1,3 milliard d'euros depuis septembre 2025. Les fondateurs conservent la majorité, mais l'écosystème qui finance, fabrique et distribue est à 70 % non-français.

Je me suis demandé si ce schéma était pathologique en soi. La réponse est non. Il est documenté depuis les chemins de fer américains du XIXe siècle, financés par les banques d'investissement qui en achetaient les rails. L'industrie électrique du début du XXe a impliqué des montages similaires entre General Electric et les compagnies d'électricité qu'elle équipait. Les industries naissantes fonctionnent souvent ainsi avant de se stabiliser. Le cas le plus pur reste celui du système Bell. Pendant près d'un siècle, AT&T a possédé Western Electric, son fournisseur exclusif d'équipements. Western Electric vendait à AT&T, qui vendait du service à des millions d'abonnés captifs. Le montage a tenu jusqu'à ce que la justice américaine le démantèle en 1984, précisément parce qu'il rendait toute concurrence impossible sur l'infrastructure.

Quand le fournisseur silicium est aussi actionnaire, le coût de basculement est capitalistique et pas seulement technique ou contractuel. Changer de fournisseur, c'est aussi sortir un actionnaire. La dépendance se verrouille pour cinq à dix ans, parfois plus, par le simple effet de cette superposition et la valorisation de l'acheteur est gonflée par la participation du fournisseur, ce qui rend plus coûteux encore un futur basculement. Mistral n'est pas une exception, c'est une variante européenne du même modèle, plus contrainte par la puissance publique, mais prise dans la même chaîne silicium.

Trois stratégies d'infrastructure IA comparées

Pour rendre visible ce que les ordres de grandeur masquent, j'ai mis les trois grands acteurs côte à côte. Capacité, mode d'accès, partenaires capital, partenaires silicium. Une précision avant de le lire : les chiffres de capacité qui y figurent sont des estimations industrielles issues d'annonces d'infrastructure et d'engagements contractuels, pas des mesures effectives à date.

OpenAI suit une stratégie d'hyperconcentration verticale.

  • Capacité 2025 estimée à 2 gigawatts, trajectoire annoncée à 10-15 gigawatts en 2027.
  • Mode dominant : leasing engagé long terme via Oracle et CoreWeave, complété par les data centers Microsoft Azure.
  • Partenaires capital : Microsoft, NVIDIA, SoftBank.
  • Partenaire silicium : NVIDIA quasi exclusif.
  • Partenaire énergie : opérateurs américains via les sites Oracle et Stargate.

La verticalité est extrême : un actionnaire majeur (Microsoft) qui est aussi premier fournisseur cloud, un fournisseur silicium (NVIDIA) qui est aussi investisseur capital, des engagements d'achat qui bloquent la capacité pour soi seul.

Anthropic suit une stratégie multi-cloud distribué.

  • Capacité 2025 estimée à 0,5 gigawatt, trajectoire annoncée à 7-10 gigawatts en 2027.
  • Mode dominant : location pure via AWS Trainium et Google Cloud (Project Rainier 2026).
  • Partenaires capital : Amazon, Google.
  • Partenaire silicium : Amazon Trainium et NVIDIA en complément.

La distribution sur deux hyperscalers maintient une capacité de négociation. Amazon est à la fois actionnaire majeur et fournisseur cloud dominant, mais la présence de Google Cloud comme alternative crédible préserve la marge contractuelle.

Mistral AI suit une stratégie hybride contractuelle.

  • Capacité en propre 2025 inférieure à 10 mégawatts, trajectoire annoncée à 200 mégawatts opérés en propre en 2027, plus 1,4 gigawatt accessible via la JV MGX/Bpifrance/NVIDIA en 2028.
  • Mode : construction marginale en propre (Bruyères, Borlänge) plus engagements pluriannuels.
  • Partenaires capital : ASML, NVIDIA, Andreessen Horowitz, General Catalyst, banques françaises pour la dette.
  • Partenaire silicium : NVIDIA exclusif.

La construction en propre existe, mais reste un ordre de grandeur sous Anthropic et deux ordres de grandeur sous OpenAI.

Trois acteurs majeurs sont volontairement écartés de cette comparaison : Google, hyperscaler intégré verticalement dont la stratégie (silicium TPU propriétaire, cloud propriétaire, capital propre) échappe à la grille des labos pure-players ; et le couple DeepSeek-Ollama, qui ne décrit pas une position dans la chaîne mais en change les règles avec la diffusion gratuite de modèles en open-weights déployables sur n'importe quelle infrastructure.

Ce qui saute aux yeux quand on lit le tableau de gauche à droite : les trois stratégies divergent fortement sur l'axe possession/accès, mais convergent sur la dépendance silicium. Tous trois dépendent de NVIDIA, et NVIDIA dépend d'ASML. La cartographie des partenaires révèle ce que les ordres de grandeur masquent. Le goulot n'est pas dans la capacité accédée. Il est dans la chaîne de fournisseurs critiques où les alternatives sont marginales.

La dépendance silicium résiduelle

Reprenons Mistral avec cette lecture en tête. Dans la cartographie ci-dessus, l'entreprise relève d'une catégorie spécifique : engagements pluriannuels et construction marginale en propre. Bruyères ouvre au deuxième trimestre 2026 avec 44 mégawatts. Le campus EcoDataCenter à Borlänge en Suède arrive en 2027, financé à hauteur de 1,2 milliard d'euros annoncés en février 2026[13]. La trajectoire annoncée par Mensch lui-même vise 200 mégawatts opérés en propre à horizon 2027. C'est moins d'un ordre de grandeur sous la capacité accédée par Anthropic via AWS et Google Cloud sur la même période.

Ce que Mensch défend, dans les termes opérationnels qu'il connaît bien, c'est une capacité de négociation préservée dans un rapport de force asymétrique : des partenariats. Le AI Now Summit du 28 mai 2026 a confirmé ce que la grille industrielle prévoyait. Devant les cadres de Nvidia et de Qualcomm présents au Carrousel du Louvre, Mensch a assumé la dépendance : « À l'heure actuelle, Mistral s'appuie sur Nvidia, un super partenaire. » Aucun acteur européen, à ce stade, n'a la base capitalistique pour scaler en propre. Mistral fait ce qu'il peut faire dans les contraintes qui sont les siennes, et ce qu'il fait n'est pas peu même si on souhaiterait plus.

Les annonces récentes révèlent que Mistral remonte de plus en plus vers l'infrastructure. Plus l'entreprise prend le contrôle des couches hautes, plus la dépendance silicium devient visible. La joint-venture avec MGX, Bpifrance et NVIDIA pour un campus de 1,4 gigawatt en région parisienne, opérationnel en 2028, en est l'illustration[14]. Bpifrance dans la structure, c'est l'État français cofinanceur direct, ce qui invalide le récit d'un projet capté par du capital extra-européen. Mais NVIDIA dans la structure, c'est le fournisseur silicium qui devient cofinanceur d'une infrastructure consommant presque exclusivement ses propres GPU. C'est élégant sur le papier capitalistique, le montage reproduit la dépendance silicium à une échelle supérieure. Un campus de 1,4 gigawatt alimenté par NVIDIA augmente la souveraineté sur l'énergie, la localisation, l'accès. Pas sur le silicium. C'est précisément pourquoi il faut distinguer les couches, plutôt que d'en faire un bloc.

La révocabilité : mesurer le coût de sortie d'une dépendance

Quand j'ai posé tout ça à plat, une question s'est imposée. Si « la souveraineté » ne se mesure ni en gigawatts, ni en milliards investis, ni en pourcentage de capital national, alors comment se mesure-t-elle ?

Pour mesurer cet aspect, y a-t-il une métrique opérationnelle ? La seule réponse qui tient à l'épreuve du temps long, c'est la révocabilité. Combien de temps une dépendance reste-t-elle révocable, à quelles conditions, à quel coût ? Cette métrique survit là où les autres se brisent. Un opérateur peut être souverain à un instant T et entièrement captif à T+5 ans, parce que les contrats l'ont verrouillé. Une dépendance peut sembler totale et se révéler facilement révocable, parce que le marché est concurrentiel et les contrats courts.

Soyons honnête, une politique de souveraineté mal conçue peut bloquer l'accès à la meilleure technologie, renchérir le compute, ralentir l'adoption et produire l'effet inverse de celui qu'elle promet. L'objection est solide. Elle m'a longtemps retenu, à l'époque où je pensais que toute politique de souveraineté était nécessairement protectionniste. Mais c'est précisément parce qu'elle est solide que la révocabilité est une meilleure métrique que l'origine. Elle ne demande pas de préférer systématiquement le fournisseur européen. Elle demande de mesurer le coût de sortie du fournisseur choisi.

Pour qui connaît la cybersécurité, le parallèle est immédiat. Aucun Directeur Cybersécurité sérieux ne promet l'invulnérabilité, qui n'existe pas. On pilote deux indicateurs : le temps de détection d'un incident et le temps de récupération après. Plus ils sont courts, plus l'organisation est résiliente. La révocabilité fonctionne pareil. On ne vise pas l'absence de dépendance, qui est un fantasme. On mesure la capacité, le coût et le temps de sortie. Une dépendance bien cartographiée, comme une faille connue, est moins dangereuse qu'une dépendance qu'on refuse de regarder.

C'est là que la distinction utile apparaît pour moi. Entre dépendances de levier et dépendances de capture. Les dépendances de levier achètent du temps, de l'expertise, de la capacité de négociation et elles rendent la sortie moins coûteuse demain qu'aujourd'hui. Les dépendances de capture produisent l'effet inverse : chaque nouveau contrat, chaque nouvel usage, chaque nouveau client rend la sortie plus coûteuse. Une même relation commerciale peut commencer dans le premier régime et basculer dans le second sans que personne ne le remarque. C'est ce mouvement qu'il faut savoir mesurer.

Silicium, énergie, cloud, modèle : quatre niveaux de dépendance

Posons cette question pour chacun des quatre étages matériels du compute IA, avant d'ajouter deux registres transverses qui conditionnent tout le reste.

Silicium : NVIDIA détient un quasi-monopole sur les GPU IA haut de gamme. AMD progresse mais reste à un ordre de grandeur des parts de marché. Huawei produit des puces compétitives, mais inaccessibles aux acteurs européens du fait des sanctions américaines. Les contrats sont pluriannuels, avec des engagements d'achat qui figent la dépendance. ASML détient le monopole de la lithographie EUV nécessaire à la production des GPU avancés. Révocabilité à court terme : zéro. Reconstruire des alternatives crédibles demande cinq à dix ans, et un capital d'investissement de l'ordre de plusieurs centaines de milliards.

Énergie : L'étage énergie est paradoxal. C'est une ressource physique, ce qui rend la dépendance externe géographiquement contrainte (un électron ne traverse pas un océan). La souveraineté nationale y est donc forte une fois l'infrastructure construite. Mais la latence de construction est longue : cinq à dix ans pour un site significatif, avec des contraintes de raccordement réseau, de permis, de financement. La révocabilité est moyenne. Forte une fois construite, faible pendant la phase de construction. C'est l'étage où les choix politiques de moyen terme ont le plus d'effet.

Cloud d'infrastructure : Trois hyperscalers américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) représentent environ 65 % du marché européen[15]. Les alternatives européennes (OVHcloud, Scaleway, T-Systems) sont sous-dimensionnées sur la capacité, et ne couvrent pas l'intégralité des services managés à ce stade et à ma connaissance. La révocabilité à moyen terme est faible. À long terme, elle est possible si un investissement public significatif est consenti pour scaler les acteurs européens.

Modèle : Peu d'acteurs souverains européens (Mistral, quelques laboratoires académiques). Mais l'écosystème open-weights existe : Llama, Mistral, plusieurs modèles chinois. La dépendance varie fortement selon l'usage. Pour un déploiement entreprise standard, la révocabilité est la plus haute des quatre étages matériels : il est techniquement possible de basculer d'un modèle à un autre en quelques semaines, à condition d'avoir l'expertise. Pour les usages les plus avancés (frontier models), l'écart de performance entre les modèles ouverts et les modèles fermés reste significatif, ce qui réduit la révocabilité effective.

Deux registres complètent ce tableau. Ils ne sont pas matériels, mais ils conditionnent tout le reste.

Capital : Non européen à 60-70 % sur les acteurs IA majeurs européens. La révocabilité dépend des règles de gouvernance des entreprises concernées, des clauses de droit de premier refus, des pactes d'actionnaires. À court terme, la révocabilité est faible. À long terme, elle dépend de la disponibilité d'un capital européen alternatif à l'échelle nécessaire, ce qui n'existe pas aujourd'hui sur le segment des grandes levées tech.

Norme : C'est le seul registre où l'Europe a une position de force documentée, d'ailleurs imité j'y reviendrais. L'AI Act commence à produire le même effet. La révocabilité de cet instrument dépend entièrement de sa solidité interne, c'est-à-dire de sa résistance au lobbying des acteurs régulés. Plus le cadre est solide, plus la souveraineté normative européenne reste un levier. Plus il est dilué par des exceptions, moins il l'est.

Tout ça est peut être un peu trop théorique. Les hyperscalers américains sont des entreprises commerciales rationnelles, elles n'ont aucun intérêt à couper le service à leurs clients. La dépendance, dans la pratique, reste hypothétique. Ce n'est pas faux, mais il y a plusieurs contre-exemples récents fragilisent l'argument, entre autres l'épisode CPI 2025.

Le 6 février 2025, le président Trump a signé l'Executive Order 14203 « Imposing Sanctions on the International Criminal Court ». Le procureur de la Cour pénale internationale Karim Khan, britannique, exerçant à La Haye, a été placé sous sanctions américaines après l'émission de mandats d'arrêt par la CPI contre Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense Yoav Gallant. Dans les semaines qui ont suivi, son compte email administré dans l'environnement Microsoft de la CPI est devenu inaccessible. Le président de Microsoft Brad Smith a publiquement nié avoir lui-même coupé le compte, affirmant que Microsoft n'a « à aucun moment cessé ou suspendu ses services à la CPI ». Le fait est néanmoins que l'accès est devenu impossible sous l'effet de la décision américaine. La CPI a basculé son procureur sur ProtonMail, fournisseur suisse[16]. Le 31 octobre 2025, elle a abandonné Microsoft Office au profit d'OpenDesk, un logiciel open source développé par ZenDis, le Centre allemand pour la souveraineté numérique de l'administration publique[17].

L'affaire ne s'est pas arrêtée à Khan. Le 20 août 2025, une deuxième vague de sanctions a frappé deux juges, dont le Français Nicolas Yann Guillou, et deux deputy prosecutors. Guillou avait présidé la chambre préliminaire qui a délivré les mandats d'arrêt contre Netanyahou et Gallant. Ses comptes ont été gelés aux États-Unis, mais l'effet déborde largement le territoire américain et certaines banques refusent les virements. Au total, 11 juges et 3 procureurs de la CPI sont aujourd'hui sous sanctions américaines, selon Guillou[18].

La leçon n'est pas que Microsoft est l'ennemi mais plutôt que la dépendance n'est jamais théorique. Quand un fournisseur est soumis à un droit étranger, ce droit s'applique. Le CLOUD Act n'est pas une menace abstraite, il a été utilisé et le sera à nouveau probablement. Et dans mes exemples, le déclencheur n'était même pas un conflit géopolitique majeur, c'était un mandat d'arrêt délivré par une cour de justice contre des dirigeants politiques. Un juge français, exerçant pour une institution internationale basée sur le sol européen, se retrouve coupé d'une partie de l'infrastructure économique mondiale parce qu'il a fait son travail. La Commission européenne elle-même a commencé à envisager publiquement de quitter Microsoft Azure à partir de juin 2025, signe que le sujet a cessé d'être théorique au plus haut niveau institutionnel européen[19].

La révocabilité, donc, n'est pas une métrique idéale, elle est mesurable mais imparfaitement. Elle demande des hypothèses sur les comportements futurs des acteurs, et ces hypothèses peuvent être contestées. Mais c'est la seule métrique qui se prête à un usage politique. Elle force à dire sur quoi on dépend, et combien de temps cette dépendance dure. C'est exactement ce que le mot souveraineté empêche de poser.

IA et emploi : où va la valeur du travail ?

La révocabilité se mesure aussi sur la valeur que le travail produit et qu'il va falloir capter quelque part.

Le passage le plus repris de l'audition Mensch n'est pas que le chiffre des 1 000 milliards, c'est sa phrase sur l'emploi. Devant les députés, il a déclaré que les ingénieurs de Mistral « n'écrivent plus de lignes de code », que « certains métiers disparaissent presque », et qu'on pourrait voir « dans certains domaines une augmentation dans certains domaines du chômage et d'une certaine manière un déplacement de la valeur du travail vers le capital, un capital qui n'est pour le moment largement pas du capital européen ».

Le détail compte. Mensch ne dit pas « l'IA va supprimer des emplois ». Il dit que la valeur produite par le travail va remonter vers le capital, et que ce capital n'est pas européen. C'est exactement le mécanisme qu'on vient d'observer sur les puces, le cloud et le modèle, décliné sur le travail. Le débat empirique reste ouvert. Le Yale Budget Lab ne détecte pas de disruption économique globale. Le NBER 34984 documente des gains de productivité concentrés en services et finance[20]. Aucune des deux études ne tranche sur l'horizon trois à cinq ans, et c'est précisément là que la question politique se pose.

Un cas récent rend ce mécanisme tangible. Klarna, fintech suédoise, a annoncé en février 2024 que son assistant IA, propulsé par OpenAI, gérait le travail de 700 agents de service client à temps plein, pour une économie annuelle de 40 millions de dollars. En deux ans, les effectifs sont passés de 5 527 à 3 422 personnes. En 2025, l'entreprise a partiellement fait marche arrière en réintégrant des humains pour les cas complexes, mais l'essentiel de la transition tient. 700 emplois européens ont disparu, 40 millions de dollars d'économies sont restés chez Klarna, et la part qui rémunère l'infrastructure sous-jacente est partie chez OpenAI, à Microsoft pour le cloud, à Nvidia pour le silicium.

Multipliez ce schéma par les centaines de transitions équivalentes en cours dans les grandes entreprises européennes, et vous obtenez ce que Mensch décrit en une phrase : un déplacement de la valeur du travail vers le capital, et un capital qui n'est pas européen. La productivité augmente, c'est un fait. Mais la productivité européenne nourrit désormais des marges qui s'accumulent ailleurs.

En particulier, je me suis dit que si la productivité augmente d'un facteur 2 à 5 dans certains métiers et que la valeur qui s'en dégage s'accumule chez les fournisseurs d'infrastructure, sur le capital qui finance ces fournisseurs, et sur les actionnaires qui captent les marges, alors la question n'est pas combien d'emplois sont perdus. C'est où va l'argent que ces emplois produisent désormais avec l'aide des IA.

Une dépendance finit toujours par apparaître dans les marges. Tant qu'un fournisseur peut être quitté, il reste un fournisseur. Quand il ne peut plus l'être, il devient un collecteur de rente. La révocabilité mesure cette bascule. Le moment où la relation commerciale cesse d'être un achat et devient une extraction.

Posée comme ça, la question rejoint la précédente. Le déficit commercial dont parle Mensch n'est pas qu'un déficit comptable. C'est la trace d'une captation de valeur qui se passe en partie sur le territoire européen, par du travail européen, mais qui s'accumule ailleurs. L'emploi n'est donc pas un sujet à part, c'est la même chaîne, vue depuis le bas.

Dépendance cognitive : le risque d'effondrement des connaissances

Reste un étage que la cartographie matérielle ne capture pas, mais qui conditionne tous les autres et qui est le plus difficile à révoquer.

Les modèles ne sortent pas du néant. Ils sont entraînés sur du texte, du code, des images, des données produites par des humains, dans des langues, des cultures, des institutions situées quelque part. Plus on délègue le raisonnement contextuel à l'IA, moins on a d'incitation collective à produire cette matière première. Un travail théorique récent du NBER, signé Daron Acemoglu (Nobel d'économie 2024), Dingwen Kong et Asuman Ozdaglar, modélise précisément cette dynamique : le bien-être n'est pas une fonction croissante de la précision de l'IA. Il existe un niveau optimal de précision agentique, au-delà duquel l'érosion des incitations à apprendre fait disparaître le stock de connaissance générale, malgré l'excellence des recommandations personnalisées[21].

Le mécanisme se laisse résumer en quatre temps :

  1. Les utilisateurs délèguent à l'IA leurs recherches d'information, leurs raisonnements préliminaires, leurs synthèses. Ils produisent moins de matière originale, parce qu'ils ont moins besoin de le faire.
  2. Cette baisse de production réduit le flux de matière nouvelle entrant dans les corpus d'entraînement futurs.
  3. Les modèles entraînés sur ce flux appauvri perdent en pertinence sur les sujets nouveaux ou évolutifs.
  4. Le système entre dans une boucle de feedback négative où la qualité du modèle devient de plus en plus dépendante d'une matière humaine déjà produite, dont la part dans le corpus diminue à chaque génération.

Pour l'Europe, c'est une dépendance qui ne se compte pas encore. Mais qui se prépare. Si nous consommons une IA entraînée ailleurs, sur la matière intellectuelle d'ailleurs, nous perdons aussi les conditions de production de la nôtre. La recherche académique européenne, les archives publiques nationales, la presse écrite francophone, germanophone, italophone, le code open source produit en Europe, le débat documenté dans nos institutions politiques. Tout cela est de la matière première stratégique pour les modèles à venir. Personne ne la compte aujourd'hui comme on compte les puces ou les centres de données.

Et cet étage a une caractéristique qui le rend particulièrement vulnérable. Sa destruction est silencieuse. Aucun signal de prix ne dit qu'on est en train de la perdre. Aucun rapport trimestriel ne mesure l'érosion de la connaissance partagée européenne. Quand on s'en apercevra, ce sera parce que les modèles consommés en Europe répondront systématiquement avec les références, les analogies, les cadres conceptuels d'une autre culture. Et ce sera difficilement réversible. Reconstituer un corpus cognitif n'est pas un projet de capital, c'est un projet d'usage et d'incitation, qui se déploie sur plusieurs générations.

Dans la logique de révocabilité, c'est l'étage le plus bloqué de tous. Plus bloqué que le silicium, plus bloqué que le cloud, plus bloqué que le capital. Parce qu'on ne reconstruit pas par décret une production intellectuelle qui a cessé d'exister. Elle se reconstruit par les conditions matérielles, institutionnelles et culturelles qui la rendent nécessaire. Si ces conditions disparaissent, parce que l'IA les rend optionnelles, la matière disparaît avec elles.

C'est l'angle que la mesure peine encore à saisir. Mais c'est aussi celui qui rend toutes les autres dépendances plus graves. Une dépendance silicium est gérable si l'on conserve la capacité de penser ses propres arbitrages. Une dépendance cognitive enlève cette capacité même.

AI Act et Brussels Effect : le pouvoir de norme européen

La dépendance cognitive achève la cartographie matérielle, mais elle ne dit pas tout. Il faut être honnête sur les limites de la lecture économique seule. Réduire la souveraineté à la captation de valeur économique, c'est n'en traiter qu'une dimension parmi plusieurs. Cette analyse en aura croisé au moins cinq : l'industrielle (puces, énergie, cloud), la cognitive (corpus, langues, recherche), la juridique (extraterritorialité, CLOUD Act), la capitalistique (qui finance, qui capte la marge), et la normative, sur laquelle je veux finir.

Être souverain, c'est aussi pouvoir imposer ses règles. Un cadre juridique, des exigences de transparence et d'audit, des valeurs inscrites dans la loi et opposables à quiconque veut accéder à son marché. L'Europe a une carte sérieuse à jouer de ce côté. Le RGPD a été repris en droit indien, japonais, brésilien, et même californien. L'AI Act commence à produire le même effet.

TCS, Infosys et Wipro, trois géants indiens des services numériques, ont signé l'AI Pact de la Commission européenne dès son lancement en septembre 2024. Anu Bradford a théorisé ce mécanisme sous le nom de Brussels Effect[22]. Il est documenté, mesurable, et c'est une forme de souveraineté qui ne se joue ni dans la chaîne d'approvisionnement ni dans la balance commerciale.

C'est aussi le point où la défense se mord la queue. Mistral, via son lobbyiste Cédric O (ancien secrétaire d'État au numérique), a obtenu en 2023 un assouplissement des obligations pesant sur les modèles de fondation européens. La France, l'Allemagne et l'Italie ont obtenu un régime allégé pour les acteurs européens[23]. En mai 2026, devant la commission d'enquête, Mensch critique à nouveau la lourdeur réglementaire européenne.

Il faut ici nuancer ce que la presse a simplifié. La position publique de Mensch n'est pas un assouplissement général de l'AI Act, c'est une distinction de droit. Il défend que les obligations qui pèsent sur les modèles de fondation à risque systémique ne s'appliquent pas dans les mêmes termes aux modèles open-weights, dont l'écosystème de déploiement est par construction distribué et auditable par tiers. Cette distinction est de niveau amendement, pas de niveau débat public. Elle est techniquement défendable. Un modèle open-weights publié et reproductible ne pose pas les mêmes questions d'auditabilité qu'un modèle fermé accessible uniquement via API.

Mais elle ne change pas l'arbitrage politique. Si l'instrument normatif européen est affaibli, y compris par une distinction défendable techniquement, il l'est pour tous les acteurs, y compris ceux qu'il était censé contraindre. Le régime allégé obtenu en 2023 par la France, l'Allemagne et l'Italie pour leurs champions s'applique aussi à OpenAI et à Anthropic dès lors qu'ils ouvrent des modèles. C'est le risque structurel de toute exception européenne défendue au nom des intérêts économiques nationaux : elle bénéficie d'abord à ceux qu'elle prétend désavantager.

L'argument défendu par Mensch du coût fixe de compliance tient. Devant les députés, il l'a posé sans détour : « la réglementation favorise les gros et ça c'est d'autant plus vrai en technologie ». Pour Mistral, devenu suffisamment gros, l'AI Act est jouable. Pour un entrepreneur français qui démarre, c'est un signal de départ vers les États-Unis. Mais il faut voir ce qu'on construit en bout de ligne… Une régulation européenne assouplie pour ne pas tuer Mistral, et qui de fait, avantage aussi OpenAI et Anthropic. Mistral peut gagner et la souveraineté européenne peut reculer.

Une souveraineté qui capte la valeur sans peser sur la norme serait aussi incomplète que l'inverse. Le débat français n'en mène aujourd'hui aucune jusqu'au bout.

La souveraineté IA européenne : que faire concrètement ?

Que faire de ces recherches et de tout ça ?

Ce débat ne flotte pas seul. Il s'inscrit dans le diagnostic plus large posé par Mario Draghi sur la compétitivité européenne : sous-investissement, coût de l'énergie, fragmentation du marché, retard dans les technologies critiques[24]. L'IA n'est pas une exception à cette crise. Elle en est la version accélérée.

Mais Draghi reste un diagnostic économique formulé dans le cadre existant. Pour la racine du problème, il faut remonter plus loin. En 1941, depuis une île-prison fasciste, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi écrivaient le Manifeste de Ventotene[25]. Leur thèse a mal vieilli sur la forme et bien vieilli sur le fond : aucune nation européenne seule ne peut traiter ce qui déborde ses frontières. La souveraineté IA confirme l'intuition. Aucun État européen, pris seul, ne tient les quatre couches du compute, ni la masse de capital nécessaire, ni le pouvoir de norme. Le seul niveau pertinent est continental, et ce niveau exige des arbitrages politiques que le cadre intergouvernemental classique peine à produire.

Ainsi, la question souveraine ne se résume pas à : « avons-nous un champion ? ».

Pour moi, ce serait plutôt : contrôlons-nous le cycle et captons-nous la valeur qu'il produit ?

Posée ainsi, elle déplace l'arbitrage, on ne mesure plus l'origine, on mesure le coût de sortie. Cinq déplacements concrets en découlent, et cinq cadres d'analyse pour les forces en présence.

Les 5 arbitrages de la révocabilité

J'ai noté, en relisant mes notes, cinq endroits où mesurer la souveraineté par révocabilité plutôt que par origine géographique déplace concrètement les arbitrages que nous pourront être amenés à faire.

  1. On ne finance pas un champion parce qu'il est européen, mais parce qu'il réduit une dépendance précise.
  2. On ne qualifie pas un cloud de souverain par sa localisation, mais par son exposition juridique.
  3. On ne mesure pas la capacité du compute et le contrôle du compute.
  4. On ne dilue pas la norme européenne sans mesurer ce que l'Europe perd en pouvoir de marché.
  5. On ne traite pas les corpus, les langues et la recherche comme des externalités culturelles, mais comme l'infrastructure cognitive qui rend tout le reste possible.

Ces cinq arbitrages ne pèsent pas tous pareil dans le temps. Le silicium est le verrou le plus dur, et précisément pour cette raison, ce n'est pas le premier levier européen réaliste à court terme. L'énergie, le cloud souverain, la commande publique et la norme le sont davantage. C'est par là qu'il faut commencer, et c'est par là qu'une réponse partielle existe déjà.

Les AI Factories d'EuroHPC ont le mérite de déplacer le sujet du pur achat privé vers une capacité mutualisée, adossée aux supercalculateurs européens et à des services destinés aux chercheurs, startups et PME[26]. Mais leur limite est révélatrice : un supercalculateur souverain n'est pas automatiquement une plateforme IA utilisable…

Mistral, BPI, Commission : ce que chacun doit faire

Avant de boucler, je voudrais dire ce que cette lecture demande à chacun. Ce n'est pas un programme politique, simplement une déclinaison de ce que mesurer la révocabilité change, concrètement, selon où l'on est assis.

Pour un opérateur comme Mistral : continuer à faire de l'OPEX bien négocié, c'est-à-dire ce que Mensch fait déjà et qui est légitime. Mais nommer la dépendance silicium au lieu de la masquer. Reconnaître publiquement que la JV MGX/Bpifrance/NVIDIA ne change pas la révocabilité silicium, qu'elle change la révocabilité énergie. Distinguer les étages. La transparence sur ce point n'affaiblit pas la position, elle la rend respectable.

Pour BPI et la Caisse des Dépôts : préférer le financement de capacité énergétique réservée et de capacité de calcul auditable à la prise de participation directe dans des champions IA. La première a une révocabilité haute, l'énergie reste française même si l'opérateur change. La seconde a une révocabilité basse, la participation ne change pas la dépendance silicium. Mettre l'argent public là où il achète de la révocabilité, pas là où il achète une image de souveraineté.

Pour la Commission européenne : faire de la souveraineté normative l'instrument premier, ne pas l'affaiblir pour protéger un acteur national qui reste dépendant à 70 % d'écosystèmes non-français. Mesurer l'effet réel des exceptions accordées avant de les renouveler. Distinguer dans les amendements ce qui relève de la distinction technique défendable et ce qui relève du recul normatif net. Une distinction foundation model / open-weights peut se défendre, pas une dilution générale des obligations.

Pour les états et la commande publique : définir strictement le cloud souverain selon les critères posés par EuroStack et repris par le CNLL : localisation effective de la R&D, contrôle de l'entité mère ultime, exclusion du droit extraterritorial Cloud Act[27]. Exclure des marchés publics les architectures Cloud Act activables. Ce n'est pas une discrimination par origine, c'est une discrimination par révocabilité et c'est probablement beaucoup plus audible.

Pour le citoyen, l'investisseur privé, le journaliste : (si tu as lu jusque là, bravo) exiger des acteurs qu'ils nomment leur degré de révocabilité plutôt que leur degré de souveraineté. Demander à un acteur qui se déclare souverain : combien de temps restes-tu opérationnel sans NVIDIA ? Sans AWS ? Sans le Cloud Act qui peut s'appliquer demain à ton hôte ? La réponse à ces questions est plus utile que la couleur du drapeau qui flotte sur le data center.

J'ai essayé de faire trois choses dans cet article. Décomposer le compute IA en couches mesurables pour construire une métrique opérationnelle, la révocabilité et sortir du débat origine/non-origine et enfin tirer cinq arbitrages que chaque acteur public peut commencer à appliquer demain.

Ce qui me gênait au départ, c'est que tout le monde ait pu être d'accord aussi vite. On tombe d'accord sur le mot souveraineté parce qu'il n'engage à rien et que chacun y met ce qu'il veut, le drapeau, le champion national, le trillion d'euros, le data center sur le sol français. Pourtant, aucune de ces images n'oblige à dire combien de temps on tiendrait si un accès était suspendu par un droit qui n'est pas le nôtre. Mon analyse de la révocabilité ne le permet pas beaucoup plus mais elle produit des angles de réflexion intéressants et des ordres de grandeur. Qui dépend de qui, pour combien de temps, à quel coût de sortie. C'est inconfortable et plus nuancé et c'est sans doute pour ça que je préfère.

En tout cas, maintenant que j'ai démêlé le mot « souveraineté », je ne l'entends plus pareil. Quand quelqu'un parle de souveraineté, je regarde ce qu'il a fallu arbitrer pour le dire.

Notes et références :

  1. Notre consommation d'intelligence artificielle pour nos employés, c'est 10 % de notre masse salariale (...) si vous extrapolez, d'ici trois ou quatre ans, 10 % de la masse salariale en Europe c'est à peu près un trilliard. » Arthur Mensch, audition du 12 mai 2026, extrait repris par LCP, 12 mai 2026. Vidéo officielle : Source ↗
  2. Banque de France, « Rapport annuel 2024 de la balance des paiements », juillet 2025. Solde des transactions courantes 2024 excédentaire de 2,7 Md€ après deux années de déficit (29 et 37 Md€) ; excédent des services 56,5 Md€.Source ↗
  3. « Si l'on définit l'autonomie stratégique d'un acteur comme sa capacité à défendre et à poursuivre ses intérêts, non pas seul, mais sans dépendances indésirables et sans contraintes excessives, cela signifie que cette stratégie, dans le domaine économique, repose avant tout sur un principe d'ouverture sur le monde. » Sabine Weyand, directrice générale de la DG Commerce de la Commission européenne, interview « Doctrine de la double intégration », Le Grand Continent, 31 janvier 2022.Source ↗
  4. Beltug, Cigref, CIO Platform Nederland, VOICE, « Déclaration commune sur l'autonomie stratégique numérique et la souveraineté européenne », adressée au sommet franco-allemand du 18 novembre 2025, publiée le 17 novembre 2025. La déclaration des quatre associations européennes d'utilisateurs professionnels du numérique (Belgique, France, Pays-Bas, Allemagne) appelle explicitement à « s'accorder sur une définition commune du concept de souveraineté numérique » et chiffre la dépendance européenne en logiciels BtoB et services cloud à environ 264 Md€ en 2025 (étude Asterès, avril 2025). Source ↗
  5. Ministère de la Transition écologique, « Bilan énergétique de la France pour 2023 », synthétisé par Connaissance des Énergies. 4 pays comptent pour 98 % des importations françaises d'uranium naturel en valeur en 2023 : Kazakhstan, Namibie, Niger, Australie. Source ↗
  6. World Nuclear Industry Status Report, « Les dépendances étrangères du nucléaire français », analyse des données des douanes françaises, juin 2025. Près de 20 % des importations françaises d'uranium enrichi proviennent encore de Russie. Source ↗
  7. Reuters, « Mistral AI Raises $830M in Debt for Data Center Play », 30 mars 2026, relayé par Data Center Knowledge et Data Center Dynamics. Détails techniques : 13 800 GPU NVIDIA GB300, 44 MW, opérateur Eclairion, site Bruyères-le-Châtel, ouverture Q2 2026. Consortium bancaire : BPI, BNP Paribas, Crédit Agricole CIB, HSBC, La Banque Postale, MUFG (japonais), Natixis CIB. Source ↗
  8. Anthropic & Amazon, « Anthropic and Amazon expand strategic collaboration », communiqués officiels conjoints, avril 2026. Amazon a investi 8 Md$ dans Anthropic en deux tranches (4 Md$ en septembre 2023 puis 4 Md$ en novembre 2024) puis annoncé jusqu'à 25 Md$ supplémentaires en avril 2026. En parallèle, Anthropic s'est engagé à dépenser plus de 100 Md$ sur dix ans en compute AWS (Trainium, Graviton), sécurisant jusqu'à 5 GW de capacité. Anthropic accède aussi à Google Cloud (Project Rainier, TPU) et à Microsoft Azure (deal séparé annoncé en novembre 2025). Source ↗
  9. OpenAI, « Announcing The Stargate Project », communiqué officiel, 21 janvier 2025. Investissement annoncé de 500 Md$ sur quatre ans pour construire de nouvelles infrastructures IA aux États-Unis, avec un premier déploiement immédiat de 100 Md$. Investisseurs initiaux : SoftBank, OpenAI, Oracle, MGX. Partenariats opérationnels avec Oracle (4,5 GW additionnels annoncés en juillet 2025) et CoreWeave. Source ↗
  10. OpenAI & NVIDIA, « OpenAI and NVIDIA announce strategic partnership to deploy 10 gigawatts of NVIDIA systems », communiqués officiels, 22 septembre 2025. NVIDIA s'engage à investir jusqu'à 100 Md$ dans OpenAI progressivement à mesure du déploiement des 10 GW prévus, premier GW à l'horizon second semestre 2026 sur plateforme Vera Rubin. À noter : à fin novembre 2025, l'accord restait au stade letter of intent et n'avait pas été finalisé, comme indiqué par Colette Kress (CFO Nvidia) à la UBS Global Technology and AI Conference (Fortune, 2 décembre 2025) et par Nvidia dans son 10-Q (CNBC, 19 novembre 2025). https://nvidianews.nvidia.com/news/openai-and-nvidia-announce-strategic-partnership-to-deploy-10gw-of-nvidia-systemsSource ↗
  11. ASML, « ASML, Mistral AI enter strategic partnership », communiqué officiel, 9 septembre 2025. ASML investit 1,3 Md€ pour 11 % du capital fully diluted, prenant la tête de la Series C totale de 1,7 Md€, valorisation 11,7 Md€. Roger Dassen (CFO ASML) rejoint le Comité stratégique. Tour également souscrit par NVIDIA, Andreessen Horowitz, General Catalyst. Source ↗
  12. Crunchbase, « Mistral AI - Funding », données agrégées des levées successives de Mistral AI depuis 2023 (seed, Series A, B, C). Mention des leads Andreessen Horowitz, General Catalyst, Lightspeed. Source ↗
  13. EcoDataCenter, communiqué de partenariat avec Mistral AI, février 2026. Campus de Borlänge (Suède), 1,2 Md€ d'investissement, opérationnel 2027. Repris par European Business Magazine, « Mistral's $830m Debt Deal Is the One That Changes Europe's AI Story » Source ↗
  14. NVIDIA Newsroom, « Europe Builds AI Infrastructure With NVIDIA to Fuel Industrial Transformation », 11 juin 2025. Annonce de la JV MGX / Bpifrance / NVIDIA pour un campus de 1,4 GW en région parisienne, opérationnel 2028. Source ↗
  15. Synergy Research Group, données récurrentes sur les parts de marché du cloud d'infrastructure (IaaS/PaaS) en Europe. Les trois hyperscalers américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) représentent environ 65-70 % du marché européen selon les périodes ; les acteurs européens (OVHcloud, Scaleway, T-Systems, Aruba) cumulés en restent sous les 15 %. Source ↗
  16. Executive Order 14203, « Imposing Sanctions on the International Criminal Court », 6 février 2025. Couverture initiale Associated Press, mai 2025. Synthèse juridique : Actu-Juridique, « Souveraineté numérique des organisations internationales : le précédent de la CPI et les pistes de sécurisation juridique et technique », juin 2025. Démenti de Brad Smith (Microsoft) : « at no point did Microsoft cease or suspend its services to the ICC ». Source ↗
  17. The Register, « International Criminal Court dumps Microsoft Office », 31 octobre 2025. Bascule de la CPI vers OpenDesk (logiciel open source développé par ZenDis, Centre allemand pour la souveraineté numérique de l'administration publique). Source ↗
  18. Reuters, deuxième vague de sanctions américaines contre la CPI, 20 août 2025. Visent quatre officiels supplémentaires dont le juge français Nicolas Yann Guillou (président de la chambre préliminaire ayant délivré les mandats d'arrêt contre Netanyahou et Gallant). Effets pratiques (Visa/Mastercard bloquées, Expedia annule réservation, SWIFT bloque virements) documentés par Euronews (février 2026). Analyse juridique : Le Club des Juristes. https://www.yahoo.com/news/articles/trump-administration-imposes-fresh-sanctions-145912893.html https://www.euronews.com/my-europe/2026/02/18/us-sanctions-turn-international-criminal-court-judges-daily-life-into-a-nightmare https://www.leclubdesjuristes.com/international/la-guerre-americaine-contre-le-juge-nicolas-guillou-13337/Source ↗
  19. L'Informaticien, « La Commission européenne envisagerait de quitter Microsoft Azure », juin 2025. Source ↗
  20. David George, « The AI Job Apocalypse Is a Complete Fantasy », a16z, mai 2026, synthèse de quatre études primaires : NBER Working Paper 34984 ; Federal Reserve Bank of Atlanta Working Paper 2026-3 ; US Census Bureau Center for Economic Studies CES 26-25 ; Yale Budget Lab, rapport sur les effets emploi de l'IA générative 2026. Source ↗
  21. Daron Acemoglu, Dingwen Kong, Asuman Ozdaglar, « AI, Human Cognition and Knowledge Collapse », NBER Working Paper 34910, février 2026, révisé mars 2026. Modélisation formelle d'un niveau optimal de précision agentique au-delà duquel l'érosion des incitations à apprendre fait disparaître le stock de connaissance générale. Source ↗
  22. Commission européenne, « Over a hundred companies sign EU AI Pact pledges to drive trustworthy and safe AI development », 25 septembre 2024. TCS, Infosys et Wipro signataires dès le lancement. Anu Bradford, *The Brussels Effect: How the European Union Rules the World*, Oxford University Press, 2020.Source ↗
  23. Observatoire des multinationales, « AI Act : le troublant lobbying des champions européens, Mistral AI et Aleph Alpha », mars 2024. Documente le rôle de Cédric O (ancien secrétaire d'État au numérique, devenu lobbyiste pour Mistral) dans l'obtention en 2023 d'un régime allégé pour les modèles de fondation européens, porté par la France, l'Allemagne et l'Italie. Source ↗
  24. Mario Draghi, « The future of European competitiveness », Commission européenne, septembre 2024. Source ↗
  25. Altiero Spinelli, Ernesto Rossi, *Manifeste de Ventotene. Pour une Europe libre et unie*, 1941. Texte fondateur du fédéralisme européen, rédigé clandestinement pendant l'internement de ses auteurs sur l'île de Ventotene.
  26. EuroHPC JU, « AI Factories », Union européenne. Capacité mutualisée adossée aux supercalculateurs européens, services destinés aux chercheurs, startups et PME. Source ↗
  27. EuroStack, « Définition d'un cloud souverain », reprise par le CNLL : localisation effective de la R&D, contrôle de l'entité mère ultime, exclusion du droit extraterritorial (Cloud Act) sur le service et ses opérateurs. Source ↗
Julien Bengué

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